vendredi, février 03, 2006

Poetry is no place for a heart that's a whore

Le verre dans la main droite, je bois. J'ai l'habitude de boire ma bière seule dans le bar au coin de chez nous. Non pas que je sois une alcoolique, mais les frissons que donne le liquide froid me calme. Et donc, je bois pour un peu de frissons. Au comptoir du bar, mes doigts parcourent les noeuds dans le bois. Mon verre se vide à petites gorgées. Une chaleur naît dans mon ventre. Mais ce soir, c'est un peu différent, je ne sais pas pourquoi, mais l'envie d'une présence à mes côtés me prend, de n'importe quelle présence. Il s'en est rendu compte. Mon regard, mes gestes, tout mon corps me trahit. Mon attitude un peu énervée et affolée...mes doigts qui tremblent un peu. Et lui, il l'a bien compris. Avec un scotch sur glace, il s'approche:

-Moi c'est Julien...

Je me retourne tranquillement vers ma gauche. Mes yeux remontent lentement vers le visage. Il s'assoit, un sourire dans le coin de la bouche, et me commande un autre verre. Je ne parle pas. Je ne sais pas quoi dire dans ces moments-là. Il prend une gorgée de son scotch et puis le reposant sur le comptoir il commence à parler. Je l'écoute et finalement me laisse embarquer. Et pendant toute la soirée on boit, on jase et on trouve même le temps de rire. Il avait dans la trentaine et moi 23 ans. Après plusieurs verres, voire trop de verres dans le corps, on sort du bar. Julien m'empoigne la taille, mais je me dégage et le tire jusque devant chez moi. Je l'ai tiré jusque chez nous parce que j'avais besoin d'un peu de chaleur et Julien... il semblait si tendre. Peut-être que n'importe qui aurait semblé tendre pour moi cette nuit-là...qui sait!

Devant la porte de mon appartement j'hésite un instant, la clé dans la serrure.
-Ça va?
-Ouais, je me demandais seulement si ma coloc était là ce soir....mais...puisque j'y pense, elle avait une soirée…donc...

Je n'avais pas de colocataire...J'habitais seule avec mes deux chats comme une vieille fille de 23 ans qui ne veut plus voir personne. Et j'ouvre la porte du bloc. On a monté les marches jusqu'à ma porte et puis, je l'ai laissé entrer. Je l'ai laissé entrer, Julien. J'ai refermé la porte derrière moi, lancé ma sacoche sur le sofa et ai laissé tomber mon manteau sur le sol.

-Touche-moi.
-Quoi?
-Touche-moi que j'ai dit!
Julien un peu trop saoul, se met à rigoler et s'installe sur le futon me laissant seule, debout, dans le milieu de l'entrée. Il sort un petit sac de poudre blanche de son manteau et trace de petits sillons sur ma table brune, consciencieusement.

-T'as pas de la musique ici? Il me semble que ça manque un peu d'ambiance...
-J'ai du Martha.....Martha Wain....
-Bah! Peu m'importe finalement, mets ce que tu veux, dit-il en gloussant.
-...wright...

Face à mon stéréo, je soupire un peu, par peur et faiblesse. J'ai peur parce que je ne comprends pas exactement ce qui se passe cette nuit et peur de l'inconnu...en général. Je me morfonds dans mon appartement à attendre que ma vie tourne, mais il...l'inconnu...ne me donne jamais de chance. Qu'il me déçoit trop souvent. Et tout ce qui me vient en tête c'est du Martha Wainwright: I'll be all right until tomorrow night. Si tu survies à cette nuit, peut-être que demain le monde ne te fera plus peur. Que tu pourras enfin sortir...juste pour respirer l'air. Alors je lui dis:

-Touche-moi!
-...
Il renifle sa première bouffée de bonheur.
-Touche-moi!!

Il lève la tête, une mèche devant ses yeux bleus, et me sourit tranquillement. Et moi je le regarde, une cigarette à la main, avec dans les yeux quelque chose de brillant. Pour un peu plus de conviction. Et je décolle à rire comme une petite fille de quinze ans. Trop nerveuse. Julien s'installe à nouveau pour recevoir sa décharge.

À droite, à côté de ma télévision gît une bouteille de Wyborova. Je me serre, par réflexe, un shooter. Ça va m'aider, que je me dis. Une autre shot. I'll be all right. I'll be all right.

Je m'installe à côté de lui, un peu énervée. J'allume une autre cigarette qui me calme à l'instant. Et j'attends qu'il termine son petit champ de poudre. Je tremble comme une folle de l'intérieur. Qu'est-ce qui m'a pris de le ramener lui. Pourquoi je n’ai pas juste bu ma fucking bière comme d'habitude entourée de ma fumée de cigarettes, dans ma bulle, à ne répondre à personne? Et là je tire un peu ma jupe vers le bas de mes cuisses et serre les genoux.

-T'es ben stressée, qu'il lance à l'envolée, calme-toi un peu, qu'il continue en me flattant la jambe. Tiens...prend donc une ligne! Tu vas voir ça va être plus facile.

Julien me met dans la main la petite paille. Ma tête tourne déjà beaucoup. Je n'arrête pas de me servir de la vodka. Pourquoi pas finalement, que je me dis, ce soir tout est à l'envers. Une première sniff...une deuxième...ça va mieux. Julien m'observe de ses yeux en pleine marée haute, bleus foncés et me vole la bouteille d'alcool pour s'en mettre plein la bouche.

Précipitamment je me lève et fixe son visage à moitié couvert par ses cheveux. J'ai encore dans la tête, cette petite voix qui crie. Cet intense froid qui me glace le coeur et le ventre. Je grelotte de tous mes organes.

-Julien...
-Tu veux que je te touche!!!

Il se lève tranquillement, l'air sûr de lui et s'approche de mon visage. À quelques centimètres de mes lèvres il me chuchote qu'il va me prendre et qu'il va me faire jouir. Qu'il veut me renverser depuis qu'il m'a aperçu au bar. Mon souffle est de plus en plus court. Je ne bouge plus. Je ne parle plus. Une étrange impression d'impuissance envahit mes membres. Je suis en attente...d'un bouleversement...intense.

Il me plaque un baiser sur les lèvres et se dégage quelques secondes...une éternité. Et il me projette de tout son corps dos contre le mur. Aucun dégagement possible. Ses bras forment une armure autour de mon visage. Mes yeux se ferment instinctivement. Il n'y a plus rien à faire, j'ai plongé. Il s'acharne à embrasser mon cou. Ses mains s'excitent. Tout déboule, je m'écroule dans ses bras. Et Martha qui chante de plus en plus fort dans ma tête poetry is no place for a heart that's a whore. Ce soir-là, je me suis prostitué le coeur, pour un peu plus de chaleur...pour de l'affection éphémère. Juste pour durer jusqu'au lendemain sans mourir toujours plus de l'intérieur. I'll be all right. I'll be all right.

Julien se détache un peu de mon corps pour me regarder plus intensément. Il me prend la main et m'amène vers le divan. Il m'assoit, prend la vodka et me la tend. Une gorgée et puis deux. Mes yeux pleurent, l'alcool me brûle la gorge, mais je me calme un peu. Il se penche sur moi et m'embrasse encore et encore. Et je l'embrasse. Je suis nue. Julien s'installe entre mes jambes. Je brûle un peu plus de l'intérieur. Il gémit de plus en plus fort. Ses fesses ne cessent de m'enfoncer dans les coussins du divan. J'ouvre les yeux et fixe le plafond qui tournoie. Son râle dans mon cou comme un vrombissement dans mon oreille m'étourdie. Julien s'active et m'empoigne les bras.

-Julien...Julien...je ne peux plus respirer....
-...
-Tu m'étouffes...Julien…

Il ne m'entend pas et continu son va et vient. Puis il lâche son étreinte sur mes poignets et se relève un peu plus. Mais il ne m'entend pas. Il pousse encore plus fort, égoïstement, et met sa main sur ma bouche. Dans ma tête des flashs de lumières, des éclipses. Ses cris de jouissances remplissent le salon. Mon souffle s'accélère...j'ai peur soudainement. Je ne me sens pas bien. Je vois Julien, le visage rouge, enflée, plein de spasmes et je m'énerve. Mon coeur se gonfle et ma poitrine se resserre. Le plafond tourne de plus en plus vite. À droite, sur la table brune, gît ma bouteille de vodka. Soudain, d'un seul coup je la saisis. La bouteille cogne la tête de Julien et éclate en mille morceaux. Le liquide coule sur ma poitrine parsemée d'étincelles de verres. Julien s'effondre inconscient sur moi. Son crâne est mouillé. Son sperme coule entre mes cuisses. Je le pousse de toutes mes forces sur le plancher. Il tombe sur le dos, lourd comme une pierre. Dans ses cheveux, du sang commence à couler entre ses mèches formant de petits sillons. Il dort paisiblement.

L'air retrouve son chemin jusque dans mes poumons. Je me sens mieux. Je gis, nue, sur le divan, encore pleine de son sperme. Un silence s'installe dans mon appartement. Et je m'endors doucement, en boule, en me disant que ça va aller....jusqu'à demain. Je n’ai jamais réellement compris ce qui c’était passé ce soir-là. Le lendemain matin, Julien s’est réveillé souffrant d’un atroce mal de tête. Il ne se souvenait de rien. Je lui ai inventé une histoire du genre :

-En fait tout s’est tellement passé vite que j’ai pas trop compris comment tu es tombé, mais tu t’es pété la tête sur le coin de la table pis tu es tombé raide endormi…


Il m’a cru. Alors j’ai fait du café et je lui ai donné des pilules pour la douleur. On a bu, comme si de rien n’était, nos deux tasses et il est reparti comme il est venu. Je ne l’ai jamais revu.

1 commentaire:

Anonyme a dit...

Ton billet transpire d'une lourde solitude. Troublant et touchant...

Content de voir que tu t'es remise à la plume depuis quelques jours.