samedi, février 25, 2006

Robert et son frigidaire

Quel son dissonant que celui de l’appartement qui résonne. Le frigidaire. Lui qui gronde sans arrêt comme pour nous montrer qu’il existe. Mais alors quoi! Tu crois qu’on ne t’a pas remarqué? Toi le bedonnant qui nous appelle pour se goinfrer jusqu’aux petites heures du matin. Qui nous tente et nous enjolive avec ta viande froide et ton fromage.

-Tais toi! C’est de ta faute si j’ai le sommeil facile et la panse enflée à longueur de journée!

Voilà que Robert se met à parler à son réfrigérateur. La cause de tous ses malheurs. Ses voisins sont déjà planqués devant leur fenêtre, bière à la main, à se foutre de sa gueule. Un vrai dingue. Ils l’enverront probablement à l’asile! Ce n’est pas de sa faute s’il a le goût de s’engueuler aujourd’hui et que la seule personne qui daigne lui répondre est cette foutue boîte électrique! Mais ça ne vaut pas la peine qu’il s’en fasse. Tout le monde est déglingué de nos jours. Il y a des pédophiles dans la rue qui matent les petits enfants, d’autres qui ont des fétiches pas possible et il y en a des comme lui qui préfère passer leurs frustrations sur leurs meubles d’appartement. Et puis, il n’y a pas âme qui vive dans le bloc, c’est l’heure ou tout le monde travaille.

-On est pogné ensemble…connard! Ouais! c’est à toi que je parle le frigo! marmonne t’il.

Et il en remet! Il vrombit de nouveau à gorge déployée son chant métallique et rauque. Ça parait qu’il ne sait pas à qui il a affaire. Robert est un homme orgueilleux qui ne se laisse pas piler sur les pieds si facilement. Tout de même, il pourrait se la fermer au moins le temps qu’il s’assoupisse. Il fait trente degré dehors, il a les nerfs à vif et a besoin d’un petit somme. Après, je te jure que tu vas pouvoir chanter à tue tête comme bon te semble. Robert aura assez de forces pour te débrancher!

-Ah!mais arrête petit son agressant et nonchalant, tu commences sérieusement à m’agacer! crie t’il.
On sait tous que tu ne tolères pas la chaleur, mais si ça continue c’est Robert qui va bouillir.

-Si tu ne termines pas ta chanson de métal, j’te lance en bas du balcon! Tu reviendras quand tu auras terminé ta passe d’égoïste. Gros balourd!

Le même bruissement résonne dans l’appartement.

-Quoi, ai-je bien entendu? Tu me traites de petit parleur, petit faiseur? Bien là, tu as sonné ton arrêt de mort! lui lance t’il en se levant précipitamment.

Robert se dirige en trombe vers son unique rival. Un combat terrible et tonitruant s’entame dans la cuisine du petit quatre et demi. Les voisins s’affalent sur leur balcon. Les mises commencent : « Vingt piastres que le p’tit est pas capable de le lever! » « Vingt piastres que le frigo lui casse un orteil! » Le visage de Robert s’empourpre de rage. Il empoigne l’énorme caisse blanche caillée et lui fait faire un pas vers la porte. La chaleur est accablante et la sueur perle déjà sur son front nu. Le gros frigo ne se laisse pas déplacée facilement. Il résiste. Se laisse tomber contre le mur coinçant la main droite de Robert.

-AÏE! Maudite affaire! grogne t’il.

Ses jointures saignent, éraflées par le frottement contre le vieux mur craquelé. Décidément, tout penche en faveur de l’adversaire. Robert a mal choisi sa journée pour une engueulade. Oh! mais le voilà qui n’a pas dit son dernier mot. Il ne se laisse pas aplatir. Il agrippe le coin supérieur droit du frigidaire et tire de toutes ses forces. Sa camisole est détrempée et il n’a pas franchi encore la porte du balcon. Ses muscles sont sur le point de déchirer sous le poids de son ennemi du jour. Il se frotte les yeux et s’essuie le visage avec son avant bras. L’assaut reprend. Le combat périlleux continue; le frigo n’a pas dit son dernier mot. Il se laisse tomber sur le pied droit de Robert et celui-ci lâche un cri de douleur mêlée à de la colère. Qui sera le plus fort? Qui résistera? La porte du congélateur s’ouvre et frappe de plein fouet son nez. Robert lâche son étreinte et recule de quelques pas. Un peu de sang perle sur le bord de ses narines. Il est exténué. Son souffle est rauque. Il s’appuie contre le comptoir et baisse les yeux en signe de défaite. Robert est vaincu. Il ne peut pas se mesurer à cet électroménager si corpulent. Il regarde son bon vieil ami depuis cinq ans et lui serre la main.

-Dis donc, on ne ferait pas la paix par hasard? Ca m’a donné un peu soif tout ça! s’exclame t’il en un souffle.

Le frigidaire se laisse docilement ouvrir.

- Finalement, tu n’es pas si pire que ça après tout. Tu es tellement fidèle. Je trouve toujours ce que je veux avec toi.

Robert se débouche une bouteille de bière et retourne s’affaler sur le divan. Un silence de mort règne dans le logement. Robert glousse de complaisance tout en toussant deux ou trois coups et prend une bonne lampée de blonde.

Soudain, un miaulement aigu surgit du fond du corridor. Robert se retourne en crachant sa gorgée et aperçoit son chat. De grands yeux verts le fixent. Une tension s’empare de ses muscles. Ses pupilles s’arrondissent et hop! le voilà à quatre pattes prêt pour la chasse…Grrrr. Les mises recommencent de plus bel : « Vingt piastres que le chat lui crève un œil! » L’ennemi est plus faible cette fois et puis d’ailleurs, une fois en bas du balcon, la petite bête ne risque rien. Un chat, ça retombe toujours sur ses pattes!

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