samedi, février 25, 2006

Une orange au parc Lafontaine

C’est l’heure ou le soleil au milieu du ciel réchauffe la ville et fait monter l’humidité du sol jusqu’aux nuages. C’est l’été à Montréal et la vie s’est ralentie pour quelques heures. Assise sur un banc de parc, Misha, les écouteurs sur les oreilles, lit un quelconque roman pris au hasard dans la bibliothèque de son salon. Ce livre se veut une raison de sortir de ses quatre murs. Au parc Lafontaine, face à l’étang, elle lit. La vie n’existe plus autour d’elle. Le jeune vendeur de crème glacée à bicyclette, les chiens dans l’eau, les enfants sur l’herbe sont figés dans un tableau. Ils sont suspendus dans le vide. Autour d’elle, une bulle de verre s’est créée. Tous les bruits ricochent sur la paroi de sa coquille transparente. Cachée derrière ses lunettes de soleil brune, elle est seule au monde.

Sur le bout du banc, s’assoit une jeune fille à l’allure un peu énervée. Ses gestes sûrs sont à la fois saccadés. Elle fouille dans son sac en tissu et sort une grosse orange. Elle n’a probablement pas conscience elle aussi de tout ce qui l’entoure. Des écouteurs rembourrés lui cachent les oreilles. Ses cheveux sont retenus par une barrette noire de façon à laisser quelques mèches ondulées lui recouvrir le côté du visage. Elle change de chanson avec son minuscule lecteur et plante ses ongles dans la chair spongieuse du fruit.

Misha continue sa lecture, imperturbable. De gros morceaux de pelure tombent sur le sol. La jeune femme les ramasse machinalement et les enfouies dans un petit sac en plastique probablement destinée à la poubelle. L’orange ronde est enflée de jus. Elle la déchire de façon à former deux portions, mais un de ses doigts s’enfoncent dans la pulpe et un jet éclabousse la joue droite et le livre de Misha. Elle sort aussitôt de sa torpeur, surprise par le liquide froid et l’odeur d’agrume. Elle enlève ses écouteurs et s’aperçoit qu’elle n’est plus seule sur le banc. Elle esquisse un demi sourire emplit de timidité et de sincérité. La jeune femme à l’orange se confond en excuses. Elle articule, ses bras volent dans les airs. Misha éclate d’un rire franc alors que l’autre se tait, regarde son orange et ricane finalement en lui tendant l’une des moitiés.

La musique dans leurs oreilles s’est arrêtée. Les deux femmes dégustent sous le soleil plombant leur morceau de fruit. Le tableau reprend vie. Les chiens nagent, les écureuils harcèlent les passants, les enfants courent sous le regard perplexe de leurs parents et le marchand de glace entonne son éternel discours : « Crèèème glacée! Crèèème glacée! ». Dans le parc Lafontaine, l’existence foisonne et les deux femmes prennent part à ce spectacle. Il fait beau et chaud à Montréal. Une paix s’est installée dans les rues. C’est l’été.

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