jeudi, février 12, 2009

La vie est un carnaval

J'ai eu beaucoup de difficulté à diriger mes recherches théoriques, à leur donner une voie à suivre afin de maximiser mes découvertes et de les rendre utiles à mon analyse. Mon premier sujet de maîtrise portait sur les premiers écrits de Gabriel Garcia Marquez, soit de courtes nouvelles souvent écrites de façon automatique et qui portent le germe de ce qu'est devenu l'écrivain, des années plus tard. J'y entrevoyais une vision sociale, sans pour autant être une critique. Si l'on considère la fiction comme la transposition d'un imaginaire social, les textes de GGM sont porteurs d'une blessure sociale. Je partais de ce postulat: «l'expérience est d'abord corporelle» (LeBreton). Si l'on considère le corps comme une éponge asborbant tout un amalgame de signifiants (vécu social, perceptions sociales) il se transforme donc comme le reflet de la société. Le corps existe dans un espace et une durée et prend forme au travers tous les stimulis qui le traversent et qu'il relance. Le corps dans les nouvelles de GGM est une blessure béante. Soit il se meurt intérieurement, ravagé par une chimère; soit il se métamorphose en monstre (homme-ailé, cadavre gigantesque); soit il sombre dans la folie. Je trouvais fascinant d'étudier la blessure dans ces textes, gardant en tête qu'elle était une vision, une compréhension de son environnement (celui de l'auteur).

Ce sujet sera à retravailler, plus tard, lorsque je m'en sentirai le courage. À force de lire des traités de sociologie, j'en suis venue à entrevoir d'un oeil mélancolique le corps et son habitat. Je ne pouvais plus continuer ma maîtrise sans toucher à mes propres blessures. Je maudissais l'homme, sa haine, sa méchanceté, son égoïsme. Plus j'en apprenais sur le continent sud-Américain, plus je me sentais coupable d'autant de naïveté ou d'ignorance. Et plus je m'attristais devant autant de modernité européenne. Et le coup de grâce est venu suite à la lecture de La conquête de l'Amérique de Todorov. On en ressort complètement vidé et atteré. Ces derniers mois de travail m'ont dégoûté de mon sujet de maîtrise: je ne croyais pas possible que de s'informer avec autant d'avidité sur un sujet puisse décourager à ce point. Pourtant, je dénonce l'ignorance.

Une longue période d'incubation et de réflexion m'a permis d'entrevoir le peuple sud-américain comme des combattants, et non comme des survivants. Malgré un taux de mortalité qui rappelle le génocide des Amérindiens, les naissances sont toujours aussi nombreuses. Et la littérature, l'art, la musique traversent désormais les continents comme un vent de fraîcheur. Pour certains, c'est un lieu de prédilection pour les vacances: la vie y est paradisiaque. Alors qu'est-ce que j'ai mal perçu dans mes lectures? Au-delà de la blessure sociale, la vie foisonne: elle déborde des frontières. C'est que je me suis trompée. Si le corps chez GGM se transmu et se propose comme une vision du monde c'est qu'il s'inscrit dans le mouvement réaliste... Il est le réel pour l'auteur. Et encore, ses proportions sont souvent démesurées et il se meut dans un cadre souvent empreint d'histoires ou de situations rocambolesque. Plusieurs critiques attribuent GGM à la vague du réalisme magique. Ce mouvement est, à mon avis, très illusoire: il ne représente pas l'ensemble de l'oeuvre de GGM, de ses prédécesseurs ou de ses successeurs. Plus que de la magie, qui relève du merveilleux et du fantastique, je dirais qu'il s'agit plutôt de réalisme grotesque. Me voilà toute bouleversée. Tous ces personnages sont intensément grotesques. Et j'adore!

C'est là que je me tourne vers ce cher Bakhtine. Je me rappelais avoir acheté deux ans auparavent L'oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-âge et sous la Renaissance. Tout-à-fait magnifique. Ce livre est désormais ma bible. Entrevoir le monde avec les yeux de Rabelais. La vie est un carnaval. Le corps est carnavalisé. Et c'est nécessaire à notre santé mentale. La reconstruction identitaire d'un corps social meurtrie se fait dans la carnavalisation: là, il revendique ses désirs et s'affirme. C'est, pour reprendre les mots de Bakhtine, sa seconde vie. Peut-être utopique et éphémère, mais surtout un substitut au désillusionnement. C'est donc mon nouveau postulat: au travers la carnavalisation, les personnages de GGM ainsi que la société dans laquelle ils s'inscrivent trouvent «son salut» dans la carnavalisation.

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